CARTON PLEIN POUR LA LIVRAISON DE COURSES À DOMICILE ?

Gorillas, Flink, Cajoo… Tous ces noms ne vous sont peut-être pas inconnus. Peut-être les avez-vous déjà croisés dans les stations de métro, sur les portes de votre bus ou bien les utilisez-vous tout simplement ! Depuis quelque mois, un nouveau marché s’est développé de manière fulgurante : la livraison de courses à domicile. Dopé par les confinements successifs, ce nouveau service de livraison avait en réalité toutes les cartes en main pour croître bien avant la pandémie. Dans une société qui s’ubérise un peu plus chaque jour et où le temps est une ressource rare, ces entreprises ont su saisir l’opportunité.

LE CONCEPT ?

Livrer en 10 minutes (voir 15 pour les plus lents) vos courses directement à votre domicile. Pour cela, le modèle de distribution doit être le plus optimal possible. Bien souvent, des darks stores, aussi appelés « supermarchés sans client », sont installés au sein des villes. C’est dedans que sont réalisés les paniers de commande, qui sont ensuite directement livrés par les coursiers. Les avantages ? Des frais de personnel limités, une gestion des stocks optimisée ou encore une expérience client améliorée. Sans oublier une couche technologique qui permet d’anticiper les demandes des consommateurs et d’améliorer les process. Une idée simple donc, mais qui nécessite une logistique parfaite qui pèse parfois sur les épaules des livreurs.

LE DARK SIDE DES DARK STORES

On connaît la polémique qui a touché Uber à propos du statut de ses chauffeurs. Si plusieurs entreprises de livraison de courses à domicile ont salarié l’ensemble de leurs livreurs pour redorer l’image du secteur de la livraison, la plupart recourt encore à des salariés indépendants au contrat de travail précaire avec les limites sociales que l’on connaît.

Au-delà de cela, la question se pose de la soutenabilité de ce modèle face à la volonté de livrer toujours plus vite et pour toujours moins cher. Comment dès lors respecter la chaîne de valeur en livrant en à peine 10 minutes des produits moins chers qu’en grande distribution ? La France reste le pays occidental où le e-commerce alimentaire est le plus développé et qui compte un très grand nombre d’acteurs puissants de la grande distribution. « Il y aura des morts » affirme déjà le fondateur d’une des (nombreuses) start-ups de livraison de courses à domicile. Si ce nouveau marché en pleine croissance laisse présager de belles opportunités économiques dans les années à venir, il laisse aussi des zones d’ombre qui ne demandent qu’à être éclaircies.

UN QUESTIONNEMENT PLUS PROFOND

De même, certains se questionnent sur l’aspect éthique et peut-on dire philosophique de ce nouveau service de « flemmardisation ». Avec l’introduction des nouvelles technologies dans nos vies quotidiennes et toutes les potentialités qui leur sont conférées, l’Homme a eu tendance à déléguer de plus en plus les tâches les plus routinières et les plus basiques pour se consacrer davantage à son temps de travail professionnel et à son temps de loisir. Mais ce temps justement passé à faire les courses, n’est-ce pas aussi un temps utile, un temps social ? Un temps précieux pour créer du vivre ensemble et nécessaire à la construction de valeurs telles la patience, la tolérance ou la partage? Ce temps-là ne nous permet-il pas de prendre conscience de notre humanité même, de nos obligations et contraintes de petits êtres vivants ? La question est donc de savoir ce que nous économisons à transférer ce temps des « tâches » ; pourquoi avons-nous l’impression que ce temps-là est un temps gâché. Un réel questionnement métaphysique se pose derrière ce nouveau commerce de livraison à domicile.

LA COURSE AUX PARTS DE MARCHÉ

Les entreprises du secteur n’ont pas attendu de trouver des réponses à ces questions pour se développer. Depuis plus d’an an, elles sont des dizaines à s’être déployées dans nos villes, avec la même ambition de « [se] substituer à la grande distribution » (P.Guionin, CEO de Gorillas). La start-up française Cajoo a encore levé 40 millions d’euros il y a quelques mois. De son côté, le poids lourd allemand Gorillas, devenue aujourd’hui Licorne, a levé 244 millions d’euros. Ces chiffres impressionnants traduisent l’attrait actuel de ce marché novateur, tant pour les entrepreneurs que pour les consommateurs. Face à une concurrence qui se durcit en conséquence, des stratégies de différenciation sont déjà à l’œuvre. Par exemple, Kol s’est spécialisée dans la livraison d’alcool. Citons encore Zapp qui propose un service de livraison 24h/24 ! Il s’agit donc un secteur très dynamique, très prometteur, mais à l’intensité concurrentielle très forte.

Enfin, la question se pose de la pérennité de ces services dans un monde post-Covid. Si la période casanière que nous vivons depuis maintenant deux ans a pu être profitable pour l’essor de ces entreprises de livraison à domicile, la période post-épidémique de reprise des contacts et liens sociaux le sera-t-elle tout autant ? À moins que cette période-là n’advienne jamais…

 

Article rédigé par

PAUL GIRARD

PÔLE ÉDITORIAL